Le care comme érosion des droits : l’expérience de l’aide occidentale aux femmes haïtiennes

Un séminaire de l’équipe Justice Sociale, organisé le 24 mars 2017 (13h30)

Intervenante : Denyse Côté, Professeure titulaire, sociologie politique, Université du Québec, Canada

Animatrice : Sophie Louargant, MCF en géographie sociale à l’UGA, membre de l’équipe « Justice sociale » de l’UMR PACTE.

Problématique

Le voyeurisme sentimental des discours politiques et médiatiques occidentaux nous imposent une vision particulière de l’exceptionnalité haïtienne : première et seule révolte d’esclaves couronnée de succès, Haïti serait aujourd’hui le pays le plus pauvre de l’hémisphère, qui ne saurait s’en sortir vu l’incapacité de ses dirigeants et le manque d’habiletés et de ressources de sa population. Le racisme à peine voilé de ce discours a pour fonction, depuis plusieurs années, depuis plusieurs années, d’appuyer la présence militaire et politique de la « communauté internationale ». Sont ainsi passées sous silence la fragilisation de la souveraineté nationale résultant de mesures néolibérales désastreuses pour son économie. Et sont aussi mis à profit les mécanismes d’un capitalisme du désastre (Klein, 2007), les diplomaties américaine et européenne (interventions dans les élections locales et nationales par exemple) et de nouveaux concepts justificatifs (catégorie de pays faibles par exemple). Les secteurs de l’humanitaire et du développement sont ici aussi utiles, en ce sens qu’ils captent depuis le séisme le financement et l’agenda des droits humains en Haïti, les convertissant en instruments d’un care monopolisé par les ONG et par les institutions internationales. Tout en suscitant une généralisation du discours et la multiplication des associations participant à la culture des droits des femmes sur le territoire haïtien, cette ingérence internationale a affaibli le secteur féministe et des droits humains (Côté, 2014). « Le mouvement associatif, né en 1986 du vaste effort de changer la société, a perdu son orientation originale et répond maintenant à un agenda international qui le fragmente » (Fortin, 2016) et qui réoriente ses actions vers les besoins dits immédiats des femmes, associés au care, plutôt que vers leurs besoins stratégiques, associés aux droits des femmes. Face cachée de l’exceptionnalité haïtienne, la vitalité associative de sa population—plus du quart est Haïtiens participent en effet à une association, taux le plus élevé des Amériques (PNUD, 2001) est désormais assujettie à des forces externes qui ne garantissent en rien les changements sociaux nécessaires.

 

Lectures conseillées :

CÔTÉ, Denyse 2014, « ‘Anpil fanm tombe, n ap kontinye vanse’ : luttes féministes en Haïti», Revue Possibles, vol. 38, no. 1, pp. 209-223.

CÔTÉ, Denyse, 2014, « Un espace politique menacé : le mouvement féministe haïtien et les effets pervers de l’aide humanitaire » dans : Thede, Nancy et Mélanie Dufour-Poirier, La politique autrement : vers un renouvèlement des cadres de mobilisation en Amérique latine, Québec, Presses de l’Université du Québec, pp. 149-166.