Urban Feedback

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PERSPECTIVES CRITIQUES SUR 50 ANNÉES D'ENSEIGNEMENT ET DE RECHERCHE EN URBANISME (1968-2018)

Ces dernières années les débats épistémologiques en urbanisme connaissent un nouvel essor. En témoigne l’actualité de la littérature scientifique francophone avec la publication des Cahiers Ramau (Cohen et al., 2018) dont certains articles appellent à un renouveau de la pédagogie (Huchette et al., 2018), avec le numéro de la revue Territoire en mouvement paru la même année et intitulé “Former à l’urbanisme et à l’aménagement” (Douay et al., 2018) tout comme avec le numéro de la Revue européenne des sciences sociales (Bognon et al., 2018) faisant suite au colloque « Champ Libre : l’aménagement et l’urbanisme à l’épreuve des cadres théoriques » (2016). Les débats sont aussi nourris dans les revues professionnelles comme Tous urbains (nov. 2018) où l’on parle de « savoirs sens dessus dessous » et « de formations en attente de réinvention » (Lussault et al., 2018). De la même façon, à l’instar du dossier Current Issues de Cybergeo sur « les métiers de la ville » (Matthey et al., 2016-2018), les working papers et autres articles de blogs sont nombreux sur le thème. À la lecture de ces débats, une question se cristallise telle un noeud gordien bien difficile à trancher : la “fin de l’urbanisme” est-elle écrite (Faburel, 2018) ou l’urbanisme est-il en train de se réécrire ?

 

Fortement liés à des questions institutionnelles, les termes de ce débat se posent tout autrement dans le contexte de publications internationales. Ainsi la question du devenir de l’urbanisme tant du point de vue de la recherche que de la formation se ré-agence sur la scène internationale à l’épreuve des crises majeures contemporaines : le changement climatique (Bulkeley, 2012), l'effondrement de la biodiversité (Shochat et al., 2010), l’épuisement des ressources (Kennedy et al., 2007), l’austérité budgétaire et financière (Donald et al., 2014), l’injustice sociale (Soja, 2009), les enjeux sanitaires (Giles-Corti et al., 2016) et migratoires (Back, 2018). En parallèle de ces crises, le rapport aux outils et aux procédures de l’urbanisme évolue lui-aussi. On pense notamment aux savoirs du numérique (Büscher, 2016), au big data et à l’open access tout comme aux diverses expériences de participation (Roberts, 2015). Autant de modifications contextuelles et procédurales qui déstabilisent en profondeur l’urbanisme et qui appellent à en relever les défis correspondants. Comment envisager dès lors le futur de l’urbanisme ?

 

Alors qu’est partagé le sentiment d'une accélération du temps, se projeter dans le futur n’a rien d’évident. Nous faisons ici l’hypothèse que cette difficulté n’est pas sans relation avec celle à faire référence au passé. C’est pourquoi les questions qui se posent à l’urbanisme doivent faire l'objet de regards, à la fois introverti et extraverti sur la discipline afin d'inventer de nouvelles modalités de « réflexion active » et d’ « action réflexive » (Devisme, 2010). Pour ce faire, ce colloque offre la double possibilité de faire état des enjeux et problèmes de l’urbanisme et de prendre du recul par rapport à ces derniers. En ce sens, la fin de l'urbanisme n'est pas écrite. Ce moment contemporain, ce changement d'époque, pourrait même bien être le moment opportun par lequel la vitesse des événements nous permet de parcourir autrement la discipline urbanistique et ses régimes de traces (Derrida, 1972). À ce titre, l’urbanisme n’est pas seulement l’empreinte d’une culture, d’un territoire ou d’une époque, mais ce qui façonne les systèmes sociaux et leur permet de se projeter dans le temps comme dans l’espace. Chaque courant, théorie ou doctrine de l’urbanisme adopte une certaine économie des traces, qui fixe des pratiques et des significations, en ordonnant l’émergence, l’hybridation et la circulation de modèles. Point de convergence entre des savoirs, des acteurs et des techniques, les traces témoignent ainsi d’une organisation du collectif par l’organisation de la pensée. Passant d’ambitions et de récits immatériels à la ville inscrite comme message matériel, l’une des fonctions majeures de l’urbanisme réside alors dans la transmission de traces à la mémoire collective sous la forme d’un document pérenne de son histoire, l’urbain. Rappeler de tels éléments, c'est placer la question du sens de l'urbanisme au coeur du dispositif de réflexion proposé par ce colloque. La rétrospective des théories et pratiques de l’urbanisme – tant au niveau de l’enseignement que de la recherche – a ici comme objectif de donner à lire les régimes de traces de l'urbanisme. Contre une conception monolithique de l’histoire, nous souhaitons au contraire nous attacher à souligner les effets d’accélérations, de ruptures, de reprises, accentuer l’hétérogénéité des temps et des savoirs constitués ces cinquante dernières années, faire émerger les différents régimes de trace pour permettre de nouvelles cristallisations. C’est ce principe d’une lecture de l'urbanisme qui guide l’orientation de ce colloque et le choix des sessions thématiques où la rétrospective critique est centrale.

 

Plus qu’à une collection d’expériences ou à un catalogue, aussi raisonné fût-il, de projets, c’est à toute une série de problématiques de l’histoire culturelle, technique et politique de l’urbanisme que les sessions visent à introduire. Dans un contexte de bouleversement de l’accès au savoir à l’âge numérique, la complexité du « palimpseste » urbain (Corboz, 2001) conjuguée à celle des enjeux socio-environnementaux (Latour, 2017) fait que, bien qu’hyper-connectés, nous baignons souvent dans un océan d’informations disparates. Ces informations elles-mêmes manquent parfois de connections, de sens, de direction. Il importe alors de dépasser l’expérience fragmentaire de l’urbanisme, de réarmer la compréhension de la cohérence systémique d’un ensemble, et d’établir une véritable cartographie des connaissances afin de faire de ce temps de rétrospective critique un moment de prise de recul disciplinaire.

 

Alors que tout pousse l’urbanisme à regarder vers le futur, ce colloque propose d’inverser le regard et d’observer la discipline – ses enseignements comme ses recherches – à l’épreuve des cinquante dernières années. Une démarche qui s’inscrit pourtant dans une certaine actualité puisque nombre d’instituts d’urbanisme fêtent en 2019 leur 50ème anniversaire – Aix, Grenoble et Tours notamment – (Buyck et al., 2018). En outre, proposer une périodisation – toute relative – qui prend en compte l’année 1968 n’est pas anodin. Alors que la jeune génération d’urbanistes est tentée de couper les ponts avec la société et la pratique « conventionnelle » de l’urbanisme (Goodman, 1971) s’opère en parallèle l’institutionnalisation de la formation dans ce champ. Dans le même temps s’ébauche une démarche écologique débordant la critique de l’urbanisme officiel pour mettre en cause la relation de la société industrielle avec l’espace naturel (Borasi et al., 1973). Centré sur les processus de décision qui touchent à l’urbain et à son extension exponentielle, l’urbanisme post 68 porte en lui les termes d’un débat épistémologique d’une éclatante actualité. En d’autres termes ce colloque est un exercice de mise à jour des motivations et des stratégies rhétoriques de l’urbanisme, mené avec les techniques de la critique urbaine et de l’urbanisme. À travers l’analyse d’expériences pédagogiques, de contrats de recherche, de trajectoires biographiques et / ou institutionnelles, d’oeuvres théoriques et / ou (vidéo-)graphiques etc. c’est à l’urbanisme en tant que reformulation de l’urbain que l’on s’intéresse. Ni purement inductif ou déductif, l’urbanisme – changement de point de vue qui pousse à l'action – ne peut se résumer aux transformations qu'il induit. À suivre son processus d’énonciation – fortement intriqué à l’urbain – à la trace, l’ambition de ce colloque est de donner à voir l’urbain dans toute son épaisseur et permettre ainsi de comprendre autrement les réalités, les pratiques et les théories urbaines comme urbanistiques.



Chercheur.e.s impliqué.e.s : 

Contact : 
Jennifer Buyck
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