Type de publication:

Articles

Source:

Libération, SARL Libération (2018)

ISBN:

0335-1793

Numéro d'appel:

halshs-01796286

URL:

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01796286

Résumé:

Ce qui se joue actuellement à Notre-Dame-des-Landes révèle magnifiquement la confrontation éruptive de deux plaques tectoniques. L'apparition de ce point chaud sociétal signale clairement l'antagonisme entre deux civilisations qui s'affrontent. L'une occupe la quasi-totalité de l'espace visible et institutionnel ; l'autre, encore souterraine, mais de plus en plus présente, est obligée à NDDL de se montrer au su et au vu de tous et de faire preuve de sa vivacité et de sa créativité. Nous pourrions qualifier la première, celle que nous sommes en train de quitter, de « civilisation Moderne occidentale techno-scientifique », et la deuxième, qui nous arrive de l'avenir, de « civilisation de la Vie ». Il est très significatif que la préfète de Nantes brandisse un « formulaire simplifié » qui exige que chaque individu déclare son projet en disant « c'est toujours ainsi que l'on doit faire ». Et que l'on ait en face les personnes du « collectif des 100 noms » déclarant que leur projet est collectif et qu'il ne peut donc rentrer dans le dit formulaire. D'un côté une vision individualiste et un agir bureaucratique, de l'autre une démarche d'abord collective, construite comme un « commun », au sein de laquelle les individualités trouvent leur propre énergie. A vrai dire, on ne peut demander à la bureaucratie d'Etat, fonctionnaires et politiques ensemble, de faire autrement qu'arraisonner le réel dans leurs propres catégories. C'est la raison d'être, depuis trois siècles, de nos institutions publiques d'objectiver le réel. Les corps d'Etat, experts en sciences et en techniques, ont été pensés et organisés pour cela. Peuvent-ils voir que le réel n'est peut-être pas mathématisable, qu'il peut échapper à leurs catégories bureaucratiques. Peuvent-ils comprendre que la vie vivante fait du neuf tous les jours, et que les humains ne sont pas en reste ? Cela est très difficile pour celles et ceux qui occupent des fonctions institutionnelles, du président de la République et ses conseillers, aux préfets et colonels de gendarmeries en passant pas les ministres et tous les bureaucrates. Le mieux qu'ils auraient à faire, devant une telle incompréhension, une telle étrangeté, serait de laisser tranquilles celles et ceux qui inventent de nouvelles pratiques collectives agricoles, maraîchères et artisanales sur la ZAD...Un fois le volcan allumé, les flots de laves activés, la sagesse et la pondération ne sont malheureusement plus de mises. Il y a en France, des centaines de lieux où la nouvelle civilisation en émergence, dont les valeurs sont axées sur la croissance de la vie et non la croissance de l'argent, (ré)invente de nouvelles façons de vivre en relation, les humains entre eux, les humains avec les vivants et avec les éléments de la nature. Heureusement, comme mille lucioles, la plupart de ces lieux demeurent discrets, fluides, rusés, et ne cherchent nullement l'affrontement. Mais, ici ou là, à Bures, à Civens, à la « ferme des mille vaches » … et surtout à NDDL, la discrétion n'est plus de mise. Alors, les systèmes de valeurs s'exposent et explosent. Individualisme, chiffres, numérique, argent, toute-puissance techno-scientifique, maîtrise médiatique, autoritarisme juridique, force militaire, contrôle, méfiance, d'un côté ; collectif, singularité, corporéité, matérialité, sensibilité, fragilité, sérendipité, communs, altérité, écologie, espérance, de l'autre. Il ne fait guère de doute sur le camp où se trouve l'enthousiasme, la joie et le débordement d'énergie. Donc à terme, pas de doute sur le sens de la victoire. En attendant, il serait préférable qu'il y ait un minimum de casse et de destructions ! La raison d'être des institutions à venir ne sera plus de catégoriser le réel. Leur rôle sera de prendre soin de la vie à travers toutes les initiatives entrepreneuriales qui l'honoreront. Si les institutions étatiques actuelles ne peuvent effectuer une telle conversion, qu'au moins elles regardent ailleurs et laissent faire l'intelligence créatrice qui habite tout particulièrement les humains qui peuplent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Nos territoires ne renaîtront pas de projets venus d’en haut ni d’un hypothétique retour de l’aménagement du territoire ou d’une résurrection de la DATAR. Il devront s’appuyer sur les énergies venues d’en bas. A défaut de les favoriser, laissons les au moins se déployer et expérimenter. Après "l'Etat tout puissant" et "l'Etat stratège" planchons ensemble sur la stimulante figure de "l'Etat jardinier". Loin des modernes certitudes, laissons une chance à l’informel, à l’improvisé, au bricolé, au fragile, au temporaire, à l’imaginaire, à la poésie. Laissons une place aux utopies concrètes et à la vie.

Notes:

Humanities and Social Sciences/SociologyHumanities and Social Sciences/Political scienceHumanities and Social Sciences/Architecture, space managementHumanities and Social Sciences/GeographyJournal articles

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